| |
Témoignage de Céline du Pérou : enfant volée
C’est la colère aujourd’hui qui me pousse
à écrire et à décharger ce que j’ai sur le cœur.
Je m’appelle Céline, j’ai 24 ans et j’ai été adoptée au Pérou à Lima à l’âge de 15 jours par un couple
de jeunes français qui sont devenus mes parents. Jusqu’à la naissance de ma petite fille il y a 4 ans
j’ai vécu une vie paisible auprès d’eux, sans me poser de question. Une vie française, confortable,
avec ses peines, ses joies.
Et puis, l’accouchement, une projection soudaine dans mon propre passé, un passé que je ne connaissais
pas et qui quelque part me faisait peur. Pendant deux ans, je vais chercher à avoir des contacts avec
des gens de mon pays, bizarrement, je ne cherche pas tout de suite à retrouver ma mère, mais d’abord
ma culture. Deux ans de galère et de coups durs pendant lesquels j’ai du accepter que j’étais
différente des péruviens : je ne parlais pas leur langue, je ne comprenais pas leurs blagues, je ne
vivais pas de la même manière, ni ne pensais de la même manière. C’était pour moi de grands inconnus… et
pourtant, j’aurai tout donné pour être comme eux….en dehors du physique bien évidemment.
Et puis le destin a mis sur mon chemin ce garçon. Un péruvien bien sûr. Lui, il est comme moi, mais à
l’inverse. Il est en France depuis peu et cherche à s’intégrer dans ce nouveau pays, dont il ne
connaît rien, ni la langue, ni la culture, ni les mentalités…..
Tous les deux, on s’était trouvé.
Pendant 1 an on va tout s’apprendre, l’un à l’autre. Je lui enseigne ma culture française, afin qu’il
s’intègre plus facilement dans la société, lui va m’enseigner tout du Pérou, car personnellement
j’en avais besoin, pour moi même. Bilan, au bout d’un an, il parle le français correctement,
je parle l’espagnol couramment. Ca y est, la partie péruvienne qui dormait en moi s’est réveillée,
et je me sens mieux.
Alors un matin de décembre, l’année dernière, je décide de retrouver ma mère biologique. Le père de
mon ami entame les démarches là-bas, une recherche qui durera quelques semaines mais au bout de
laquelle je m’entends dire "Céline, on a retrouvé ta maman"…. A ce moment c’est plein de
sentiments différents qui s’emmêlent en moi. Je vais enfin découvrir la vérité une vérité à laquelle
je ne m’attends évidemment pas.
Mes parents, en 1980, sont passés par le Rayon de Soleil de l’Enfant Etranger en France pour mon
adoption. Cette même association s’est occupée de toutes les démarches administratives à effectuer
avec leurs correspondants au Pérou . Ces correspondants, qui étaient chargés de "trouver"
des bébés , leur ont été présentés comme une association (appelons là B) qui recueillait des
enfants abandonnés par leurs familles, donc adoptables. La vérité, c’est que ces personnes étaient des
trafiquants d’enfants : ils dupaient des mères en situation difficile, dans la misère et la pauvreté,
afin de leur soutirer leurs bébés ou leurs enfants. Les mères pensaient, en se rendant dans les
bureaux de l’association B , trouver une aide, une main qui se tend. Et ces personnes savaient se
faire passer pour leurs anges gardiens. Ils leurs proposaient pouponnière, vivres, vêtement, soins du
bébé, soin pendant la grossesse…. La seule condition, que la mère laisse son bébé ou son enfant dans
leur pouponnière (via leur autorisation sur papier avec signature) le temps de retrouver une situation
stable. Ensuite, ils inventaient n’importe quelle excuse pour ne pas que la mère
revoit son petit.
C’est dans ce contexte que mes parents m’ont adoptée. J’ai donc été "enlevée" à ma mère
naturelle, elle n’a jamais voulu m’abandonner. Evidemment, ils ne savaient rien de tout ça, eux aussi
ont été dupés par l’association B. La vérité, c’est ma mère naturelle qui me l’a racontée…
ce 24 février 2004, par téléphone, en pleurant toutes les larmes de son corps car pour elle, nos
retrouvailles relevaient d’un miracle.
Par la suite, j’ai fait un premier voyage au Pérou, en avril, pendant lequel ma mère et moi avons
cherché toutes les coupures des journaux de l’époque qui relataient les faits. Nous en avons trouvé
pleins (des unes de journaux..). La famille de trafiquants (le père, la mère, les 2 filles), ainsi
que les juges qui signaient les adoptions ont été arrêtés 1 an et demi après mon adoption
(suite aux plaintes de toutes les familles et de l’enquête qui a eu lieu) et ont été jugés en juin
1984, à 25 ans de prison. Les mères, qui avaient été bernées, ont demandé que leurs enfants reviennent
au Pérou, mais cela a été refusé. 4 ans après cela peut se comprendre. Nous avions déjà une autre
langue, une autre culture, et des parents qui nous aimaient. Pour eux, quelle déchirure cela aurait
été ?
Le Rayon de Soleil de l'Enfant étranger a su tout cela quand les trafiquants ont été arrêtés. Par
conséquent, ils ont arrêté aussi les adoptions au Pérou. Mais ils n’ont rien révélé aux familles…
au moins pour leur dire que ces enfants n’étaient pas abandonnés, pour leur dire la vérité sur
leur histoire. Ils ont gardé cela pour eux.
En juillet, je suis retournée à Lima. Là-bas, en me rendant au palais de justice, j’ai pu avoir la
copie intégrale de tout le jugement des trafiquants, ainsi que la liste de tous les enfants qui
étaient concernés par ce trafic, entre janvier 1980 et décembre 1981.
En revenant à Paris je me suis dit que cela ne pouvait pas continuer comme cela. J’avais entre les
mains des articles de journaux, montrant des mères complètement écœurées et effondrées par la perte
de leurs enfants (certaines avaient perdu jusqu’à 3 enfants), j’avais la liste, j’avais des noms,
j’avais la photos des passeports avec les numéros, je connaissais leur histoire à eux … ces enfants qui
sont en France et qui eux aussi ont été adoptés via le Rayon de Soleil et eux, ne savaient rien.
Je repensais à la souffrance de ma mère et essayais de m’imaginer la souffrance des autres.
Que faire ? J’avais un dilemme.
Les trafiquants ont été relâchés au bout de 16 ans de prison… pour faute de preuve ! C’est ça ! !
L’enquête a duré 3 ans, le jugement deux semaines, la copie du jugement fait 140 pages dans lesquelles
sont relatés tous les faits, les plaintes de chaque mères… et en ce qui concerne leur sortie de prison,
c’est un jugement de 8 pages. Les 7 premières pages reviennent sur les faits qui leur étaient
reprochés, et UNE page est consacrée à la décision du juge, sans aucune explication. Faute de preuve
ils sont relâchés ! La partie civile (les mères) n’ont pas été prévenues, elle ne le savaient
même pas ! C’est moi qui l’ai appris à ma propre mère ! Je pense qu’ils ont payé pour leur sortie,
c’est évident.
Je retourne donc au Rayon de Soleil à Paris et leur mets les faits sous le nez.
Pour ce qui est du fait qu’ils le savaient, ils ne le nient pas. Mais pour ne pas paniquer les
familles ils préféraient garder le silence…..Et ne jamais rien révéler !
Je leur dis que ces enfants (ces adultes maintenant) ont le droit de connaître leur histoire.
Ce n’est pas pousser des gens vers leur origine (car cela est une décision, un choix personnel)
mais révéler un élément essentiel de leur dossier. C’est une nouvelle pièce à apporter, ce sont eux
les premiers concernés !
Après de maintes et maintes discussions avec eux, en rendez vous, au téléphone, ils finissent par
me dire qu’ils vont m’aider et prévenir les familles. Je me suis dit : "bon ça va, il leur
reste un brin d’humanité dans leur cœur".
Et puis, coup de théâtre ! Je retrouve une des mères affectée en 1980 par le trafic : celle qui a
perdu 3 enfants (un bébé, un enfant de 2 ans et de 3 ans) . Elle me raconte son histoire et se met à
pleurer. A l'époque, les policiers l’ont beaucoup soutenue, car étant la mère la plus atteinte, par
la perte de 3 enfants. Alors qu’on a refusé le rapatriement aux mères, les policiers lui donne
l’adresse des 3 familles où ont été adoptés ses petits. Mais ils lui disent bien de ne jamais le
révéler, car sinon toutes les mères feraient la même chose (normal !) Alors elle écrit à chacune des
3 familles une lettre destinée à ces enfants. Une seule répondra, la famille qui a adopté le bébé,
qui est désormais un petit garçon de deux ans et demi. Un appel court. Un seul appel et plus de
nouvelles. Cette mère a juste pu savoir que son enfant allait bien, c’est tout. Quand elle va retenter
de les contacter, ils ont déménagé. Elle réussi à avoir les coordonnées du Rayon de Soleil.
Celui-ci lui répondra qu’elle doit à présent couper le contact avec ses enfants. Pour la rassurer
ils lui disent que ses 3 enfants se voient régulièrement et qu’ils fêtent Noël chaque année ensemble…
J’y crois pas une seconde ! Et bien sûr, ils refusent de lui donner les nouvelles coordonnées de la
famille. Les autres n’ont jamais répondu.
En sachant tout ça, que c’était un trafic, que les mères n’ont pas abandonné leurs enfants,
qu’elles étaient désespérées par leur perte et qu’elles cherchaient juste à avoir des nouvelles
(puisque je le rappelle le rapatriement avait été refusé), ils ont envoyé cette mère sur les roses et
ont coupé volontairement le seul contact qu’elle pouvait avoir avec son enfants ! Mais où va t-on ! ? ?
Reste t-il un semblant d’humanité à ces gens là ! !
Je me rappelle que lors de mon premier rendez vous avec eux, en ce qui concerne cette histoire,
ils m’ont dit "enfin vous savez il y a peut être eu un trafic mais il y a pas mal de mères qui
regrettent tout simplement d’avoir laissé leur enfant !"…. Mais c’est horrible de dire ça !
C’est une décision de justice qui a été rendue, il y a eu une enquête de 3 ans, alors je ne suis pas
d’accord. Je suis certaine que lorsque cette mère a eu un contact avec une des familles, celle ci a du
prendre contact avec le Rayon de Soleil pour avoir des explications… Et les connaissant maintenant
j’imagine leur réponse "ne vous inquiétez pas, elle regrette sûrement son geste donc elle a imaginé
toute cette histoire de trafic et veut reprendre contact, nous allons nous en charger"… Eh oui,
qu’aurait dit la famille si elle avait su la vérité à l’époque ! ? Le Rayon de Soleil n’aurait-il pas eu
des problèmes ?
Et puis un autre indice me met sur cette piste…. Quand la présidente actuelle m’a appelée cette semaine
pour me dire qu’ils allaient contacter les familles, elle m’a dit "mais pas toute, il y en a certaine
où ça ne sera pas possible"..lui avait dit l’ancienne présidente. Je n’ai pas tilté au début mais après
avoir eu cette pauvre mère au téléphone, je pense sincèrement que si ça se trouve ils ne veulent pas
contacter la famille de l’époque car justement ils n’auraient pas dévoilé la vérité à ce moment.
Donc si aujourd’hui ils appellent en disant "bon on revient sur ce qu’on a dit, il y a effectivement
eu trafic…. Comment va réagir la famille ! ? ?"
Dans toute cette histoire, moi qui recommençais à me construire, je me sens véritablement trahie.
Hier je regardais les photos de tous ces enfants (y compris moi même). Il me semblait nous voir comme
des bêtes en exposition dans une foire. Des enfants si innocents, qui n’ont rien demandé.
Oui j’ai été heureuse ici, mais mes problèmes d’identités sont confus et je me sens embrouillée dans ma
tête. J’ai envie de me battre pour les autres enfants volés, puisqu’ils sont en France, les retrouver
(nous sommes 25 enfants au total concernés par ce trafic), au nom de toutes les mères qui ce jour là
n’ont eu qu’une seule erreur : celle d'être pauvre et innocente.
J’ai la rage contre cette association, mais je ne connais pas mes droits. Je sens que quelqu’un doit
payer pour ma souffrance et peut être la future souffrance des autres. Ils ont joué avec notre vie comme
si nous étions de simples pions qu’ils pouvaient manœuvrer à leur goût. Ils ont menti à nos parents, ils
leur souriaient quand ils nous voyaient quelques années après, je me rappelle quand j’avais 4-5 ans….Mais
derrière ce sourire, ce "ah mais comment elle va notre petite Céline !" ils savaient
qu’une personne me cherchait et aurait tout donné juste pour savoir comment j’allais, si j’étais bien,
si on s’occupait bien de moi.
Je remercierai toute ma vie mes parents adoptifs de m’avoir donné autant d’amour. Je sais quelle chance
j’ai eu d’être ici, surtout quand je pense à mes frères et sœurs là bas…. Mais cela ne méritait pas la
souffrance et les pleurs de ma mère depuis si longtemps. Ils détenaient un lourd secret, et au nom de
leur réputation, ils ont préféré le garder, quitte à faire souffrir encore plus les mère biologiques,
enterrées dans leur désespoir.
J’ai la rage, les larmes qui montent… que puis-je faire ? Pour eux, pour elles, pour moi….
Quelque part, je me sens atteinte dans ma dignité. On a joué avec ma vie, derrière mon dos…..
Je ne peux pas l’accepter. C’est trop dur.
Toute aide sera la bienvenue.
Céline du Pérou
|
|
|